Je vous l’assure, je n’ai consommé aucun champignon suspect, le soleil ne m’a pas tapé sur la tête, et pourtant, je suis retourné dans le passé. Le temps d’un flash spatiotemporel. La scène s’est produite au métro Corvisart, sur la ligne 6, en contrebas de la place d’Italie. Depuis combien de temps n’avais-je pas mis les pieds en ces lieux ? Impossible de le préciser mais cela se compte en dizaines d’années. D’autant que ma station aérienne habituelle était Glacière, la suivante dans la direction d’Étoile. Mon enfance et mon adolescence ont été bercées par le roulement, d’abord métallique des antiques rames vertes et rouges, puis chuintant des wagons bleus montés sur pneus. Un matériel pas fondamentalement différent de celui que j’ai vu entrer en gare, sur le quai d’en face. Ce n’est donc pas cela qui a provoqué le phénomène évoqué plus haut mais les publicités qui sont apparues une fois la vue dégagée. À la place des visuels actuels se sont imposées les réclames d’il y a un demi-siècle. D’abord une poire géante, symbolisant la nouvelle Renault 14. Puis sur le panneau suivant, la campagne de lancement de la Carte Orange, l’ancêtre du Pass Navigo. Cela ne dura que l’espace d’un clin d’œil avant que le présent ne reprenne ses droits. Ce fut pourtant suffisamment frappant pour que cette vision me reste en mémoire pendant la suite de mon trajet, telle une persistance rétinienne. Il est vrai qu’il m’arrive désormais très rarement de me promener dans le quartier qui ne m’a pas vu naître mais dans lequel j’ai grandi. Cette banlieue à l’intérieur du périphérique qu’était alors le sud du XIIIème arrondissement dont certaines rues étaient si désolées qu’on pouvait hésiter à les emprunter. Le quartier s’est depuis gentiment gentrifié, les terrains vagues sont devenus des jardins, les sombres boutiques d’élégants commerces de bouche et les bistrots des restos chicos. Pas de quoi pour autant susciter en moi une quelconque nostalgie de ces lieux perdus. Contrairement à Patrick Modiano pour qui j’ai une admiration sans limite, je ne vois pas de fantômes de ma jeunesse. Sauf sur les affiches.

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Frédéric Roy
Ancien directeur de la rédaction de CB News disposant de beaucoup de temps après avoir longtemps couru derrière. J'écris tous les jours pour mon plaisir et, autant que possible, pour le vôtre.