Ce bruit… Mat, sec, violent. Suivi d’une cascade de craquements. Je le redoute. Cela faisait longtemps que je ne l’avais perçu, ce son détestable d’un deux-roues s’écrasant sur le bitume. C’était hier sur l’autoroute qui encercle Paris. Inhabituellement matinal, je me dirigeais vers la capitale à l’une de ces heures où la circulation est particulièrement dense. Faisant preuve d’un peu plus de prudence qu’au temps où ce trajet m’était quotidien, je roulais au pas dans une file quand le choc survint, se manifestant d’abord par un fracas. Puis les scooters tombèrent les uns après les autres sans que je puisse comprendre l’enchaînement des faits. Une collision que j’évitais d’extrême justesse plus par chance que par réflexe. Après avoir vérifié que seuls les véhicules étaient abîmés et que l’assistance était suffisamment nombreuse et musclée pour les remettre d’aplomb, je repartais le cœur battant et l’écho du carambolage dans la tête. Une évocation qui a fait remonter les souvenirs de mes propres chutes. La plupart ont été relativement bénignes – je n’ai été blessé qu’une seule fois – mais toutes sont traumatisantes. Curieusement, ce ne sont pas les images de la normalité qui déraille soudainement qui sont les plus marquantes. C’est le son de l’instant où la matière se brise, du moment où la douleur naît. Tout à ces pensées peu réjouissantes, une association d’idées assez incongrue s’est imposée dans mon esprit alors que je poursuivais ma route. Un reportage que j’avais vu la veille dans lequel on suivait, caméra à l’épaule, des combattants au cœur d’une ville ukrainienne assiégée. Plus que les images effroyables de ces ruines, c’est l’impact des balles tirées par les drones russes qui faisait froid dans le dos. Un malaise né du constat que ce claquement était le même que celui que j’avais entendu pendant mon court passage sous les drapeaux. Tireur minable, j’avais néanmoins découvert que les armes à feu avaient une tonalité totalement différente de celles du cinéma. Moins spectaculaire et pour tout dire, assez décevante. Rien à voir avec ma petite frayeur routière. Juste une piqûre de rappel du réel. Pas très rigolo, j’en conviens, mais c’est utile de temps en temps. Surtout par ceux qui courent.

Written by
Frédéric Roy
Ancien directeur de la rédaction de CB News disposant de beaucoup de temps après avoir longtemps couru derrière. J'écris tous les jours pour mon plaisir et, autant que possible, pour le vôtre.