Vous avez des dons vous ? Mais oui. Je suis certains que nombre d’entre vous savent faire bouger leurs oreilles, jouer avec leurs sourcils ou loucher à volonté. Autant de talents qui enfant me faisaient envie, moi qui pouvais tout juste remuer les narines comme presque tout le monde. Et plier ma langue en « U ». Or un jour, quelqu’un m’affirma que cette agilité linguale était le signe, sinon d’une intelligence supérieure, en tout cas de la présence de chromosomes rares quelque part dans mon corps. Je n’ai pas vérifié et je vous invite à ne pas le faire afin de continuer à me bercer de cette illusion. D’autant que ce mouvement n’a absolument aucune utilité dans la vie courante, si ce n’est peut-être pour cracher, ce à quoi je m’abstiens, que ce soit au bassinet ou sur des tombes. Et pourtant, je tords la langue tous les jours, mais d’une autre manière, en inventant des mots. Une tirette de marché s’appelle chez moi une tirlipette, les céréales du petit déjeuner des crounch crounch quant au jaunard, c’est feu le forsythia qui s’efforçait de fleurir chaque année dans mon jardin. J’en ai plein d’autres comme le verbe fulser qui signifie ce que vous voulez, selon la situation. Cette créativité n’est cependant pas le signe d’une intelligence supérieure mais au contraire celui d’une grande paresse intellectuelle, voire d’une sénilité précoce. Ces phonèmes m’évitent en effet de bafouiller pendant que je fouille ma mémoire à la recherche de l’exact vocable. À ce propos, merci d’avertir le 18, le 112 ou tout autre numéro d’urgence si de tels néologismes se multipliaient au point de rendre ces textes abscons. Cependant, je ne suis pas le seul dans cette situation. Le langage professionnel fourmille de termes spécifiques et parfois drolatiques. Ainsi nous étions-nous gaussés, il y a des années, ma femme et moi, de notre boucher lorsqu’il vantait la tendrité de sa viande. De même n’ai-je pu m’empêcher de sourire en entendant mon caviste souligner l’absence de sucrosité du rosé qu’il me recommandait. J’ai d’ailleurs bien fait de ne point relever comme je fus tenté de le faire car ce nom existe bel et bien. Il désigne la qualité d’une substance présentant une saveur sucrée et se mesure par un taux dont l’échelle permet l’établissement d’un indice. Il va encore falloir inventer un mot pour décrire mon ignorance. Il pourra servir à d’autres, et non des moindres. Le concours est ouvert.

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Frédéric Roy
Ancien directeur de la rédaction de CB News disposant de beaucoup de temps après avoir longtemps couru derrière. J'écris tous les jours pour mon plaisir et, autant que possible, pour le vôtre.