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Réponses en question

Je suis un privilégié. Et le pire est que je ne m’en excuse pas. N’insistez pas. D’ailleurs vous l’êtes aussi. C’est ce que j’ai réalisé en ouvrant ma boîte aux lettres hier. Outre mon magazine automobile habituel, il y avait là deux courriers. Le premier m’informait d’une « offre privilège » d’une enseigne de jardinage qui m’a convaincu d’adhérer à son programme de fidélisation. Sachant que nous sommes extrêmement nombreux dans ce cas, la qualification de cette promotion relève de l’antiphrase. Pour ceux qui ne le savent pas – j’en étais il y a quelques minutes – il s’agit d’une figure de style consistant à employer, par ironie ou par euphémisme, un mot, une locution ou une phrase, dans un sens contraire à sa véritable signification. Autant dire qu’avec la multiplication des éditions collector, des contenus exclusifs et autres œuvres culte nous faisons face à un tsunami rhétorique. Ce n’est certes pas nouveau, mais un peu lassant à la longue. La seconde enveloppe avait un je-ne-sais-quoi de suspect. Rien de commercial. Au contraire, son aspect laissait augurer un document officiel. De ceux qui peuvent annoncer de mauvaises nouvelles. Méfiant j’inspecte la lettre pour découvrir qu’elle m’est envoyée par l’Assemblée nationale. Curieux et inhabituel. Je décachette pour découvrir un document titré : « Présidentielle 2027 : votre avis compte ! » Jusque-là nous sommes plutôt dans le registre de la litote, le suffrage universel étant précisément destiné à permettre aux citoyens d’exprimer leur choix. S’ensuit un questionnaire dont la teneur des propositions – peines minimales obligatoires, maîtrise de l’immigration ou plafonnement des aides sociales laissent supposer le bord politique de l’émetteur. Et en effet celui-ci s’affiche souriant quoique pas très bien rasé sur un autre feuillet. Il s’agit d’un ancien ministre de l’Intérieur qui s’était opposé avec une telle virulence à celui qui l’avait nommé qu’on pouvait se demander pourquoi il restait en poste. Il ne l’explique pas dans sa déclaration de candidature dont le style, du niveau d’une rédaction de lycéen, est alourdi par le trop-plein d’expressions creuses. Quant à la formulation du questionnaire, elle est telle qu’il m’est impossible d’y répondre honnêtement, ce qui serait de toute manière inutile. Tout comme je m’abstiendrai de répondre favorablement à l’appel au don. Ce qui m’interroge plus sérieusement, c’est la manière dont il s’est procuré mes coordonnées. J’ignore en effet quel privilège me vaut d’être le destinataire de cette propagande. Mais une chose est sûre : je n’ai pas de carte de fidélité.