Ce soir, je vais au restaurant. J’espère que cette nouvelle vous fait plaisir, à défaut de vous intéresser. Je vous aurais bien conviés mais je ne sais pas encore où nous allons dîner. J’avais pourtant une idée, ce qui est assez rare en la matière. En effet, pour quelques mystérieuses raisons les méandres de ma mémoire ne retiennent jamais les restaurants dans lesquels j’ai mangé, y compris les plus fameux. À chaque fois que l’on me demande conseil, il m’est impossible de retrouver les noms et encore moins les adresses de quelque établissement que ce soit. Or voilà que brisant cette malédiction, je me suis souvenu hier d’un bar à vin parisien dans lequel un ami m’avait invité il y a quelques mois et dont mes papilles conservaient un agréable souvenir. Pour être tout à fait précis, son nom m’échappait mais ma mémoire géographique – qui est inversement proportionnelle à ma sénilité bistronomique — me permit de le localiser rapidement sur la cartographie numérique. D’un clic j’accédais au site de l’établissement, consultais le menu et décidais de réserver, le tout sans quitter mon canapé. Un résumé de la simplicité de la vie moderne. Ayant rempli le formulaire standard sans même user du clavier, me contentant d’approuver les suggestions du navigateur, il ne me restait plus qu’à confirmer en appuyant sur le bouton idoine. Lequel restait cependant inopérant, suggérant que j’avais sauté une étape. C’est alors que je m’aperçus que j’avais en effet négligé un champ requérant les coordonnées de carte bancaire, demande à laquelle mon serviable assistant de navigation se proposait de répondre. Cependant celle-ci me paraissant inhabituelle, j’en cherchais la raison pour découvrir qu’il s’agissait d’une sorte de caution qui serait prélevée en cas de non-présentation à l’heure et au jour dit. Une précaution qui aurait été acceptable si je n’avais pas constaté que la gestion de ce versement avait été confiée à une société tierce. Une entreprise sans doute très honorable à laquelle je décidais pourtant de ne pas communiquer les coordonnées de mes moyens de paiement. Un accès de timidité digitale aussi irrépressible qu’incompréhensible, ayant déjà confié moult informations sensibles à nombre d’acteurs ni plus ni moins recommandables ou transparents. Peut-être cette abstention soudaine est-elle la conséquence de la révélation tardive par le gouvernement d’un vaste piratage fiscal. À moins que les procès en séries contre les réseaux sociaux peu soucieux de notre vie privée n’aient provoqué un blocage salvateur de mon inconscient ? Impossible de l’affirmer. Mais le résultat est que je ne sais pas où je vais souper. Et si je demandais à l’IA ?

Written by
Frédéric Roy
Ancien directeur de la rédaction de CB News disposant de beaucoup de temps après avoir longtemps couru derrière. J'écris tous les jours pour mon plaisir et, autant que possible, pour le vôtre.