Dans mon souvenir ils étaient trois. Wikipédia prétend qu’ils n’étaient que deux. Mais cette précieuse source de savoir n’existait même pas ce matin-là, alors que j’étais assis à la terrasse d’un café parisien. Mais après tout peu importe leur nombre, les gars avec qui j’avais rendez-vous avaient trois caractéristiques majeures : ils étaient jeunes, portaient des cheveux longs et des lunettes aux verres fumés. Cet accessoire pouvait s’expliquer par les conséquences d’une nuit plus blanche que reposante. Cependant, l’objet de notre rencontre n’était pas de parler de leur vie nocturne mais de leur projet éditorial. Car ces jeunes gens qui avaient créé un magazine étudiant quelques années auparavant, s’apprêtaient à le transformer en véritable titre de presse vendu en kiosque. Le temps posant son baume apaisant sur les pires erreurs, je peux avouer aujourd’hui que je ne donnais pas cher de l’aventure. Non que l’idée fût mauvaise, mais sa mise en œuvre par ces gamins de bonne famille à la touche improbable, me paraissait quelque peu incertaine. Or j’avais profondément tort puisque hier soir, je retrouvais celui des membres du trio initial qui dirige encore « Technikart ». Et s’il est vrai que ce journal culturel atypique a connu une vie mouvementée -comme beaucoup d’autres -, il est toujours là et s’apprête à fêter son trentenaire ainsi que me l’a indiqué son fondateur, lequel est toujours aussi enthousiaste trois décennies plus tard. S’il lit ces lignes et découvre ce que je croyais de son avenir à l’époque, qu’il sache que c’est là l’un de mes nombreux défauts : l’incapacité chronique à prédire les chances de succès de quelque entreprise que ce soit. Que je juge qu’une start-up, une application, un média ou quelque autre aventure entrepreneuriale soit promise au succès, il y a de fortes chances que la faillite soit proche. Que j’estime l’inverse et une longue vie est promise à l’intéressé. Raison pour laquelle, vous comprendrez que je reste toujours d’une discrétion de pierre tombale lorsqu’un créateur sollicite mon avis sur sa boîte. Mes enfants prétendent même que cette myopie prédictive – devrais-je dire cécité ? – s’étend au champ politique. Aussi comprendrez-vous aisément que je m’abstienne de commenter les enquêtes d’opinion et autres prédictions quant à nos futurs dirigeants. Pourvu que je n’aie pas à m’abstenir le jour du choix final. Mais je n’en dis pas plus.

Written by
Frédéric Roy
Ancien directeur de la rédaction de CB News disposant de beaucoup de temps après avoir longtemps couru derrière. J'écris tous les jours pour mon plaisir et, autant que possible, pour le vôtre.