Je me demande quand même si je ne devrais pas vous avertir. Je sais que nous ne sommes plus en vigilance rouge, mais la prudence étant la mère d’une ribambelle de gamins vertueux, je préfère prendre mes précautions. Comme vous certainement, j’ai reçu ces derniers jours une avalanche de messages électroniques me prévenant d’une « évolution des pratiques en matière de transparence et de protection des données personnelles ». Ces courriers qui proviennent d’entreprises pourvoyeuses de newsletters journalistiques ou commerciales expliquent que les emails envoyés par ces acteurs, intègrent un « pixel de suivi » à des fins statistiques. J’aime à imaginer ce minuscule carré, avec ses lunettes noires et son petit chapeau, faussant compagnie à ses frères innocents pour espionner le comportement des internautes. Si je devais lui donner un petit nom, ce serait John, en hommage à Le Carré qui occupe une place de choix dans mon Panthéon, entre autres parce qu’il m’a permis de découvrir les ficelles de la filature. Je suis très sensible à la poésie des boîtes aux lettres mortes et des brusques changements de trajet pour débusquer les suiveurs. Exactement le sort de ce pauvre petit point numérique brutalement exposé en pleine lumière. Je compatis d’autant plus que je me sens un peu complice de sa coupable activité. Non seulement parce que je ne doute pas qu’il se cache quelque part dans les Daily Texts, mais parce qu’à l’époque où j’officiais à la tête d’une publication, un annonceur m’avait demandé que ses communications intègrent un tel dispositif. Requête que j’avais courageusement transmise aux prestataires spécialisés, faute de la comprendre. Je peux donc aujourd’hui rendre grâce à la Commission nationale de l’informatique et des libertés, à l’origine de ces nouvelles dispositions, de m’éclairer sur ce sujet. Cependant, toujours strictement légaliste, je vous informe que vous êtes suivis mais que c’est pour votre bien et que vous pouvez signifier à votre pisteur qu’il cesse de vous coller aux basques. Je n’ai aucune idée des conséquences pratiques de ce choix, mais elles sont certainement moins graves que celles de Turla, ce mode opératoire d’attaque utilisé par le FSB pour infiltrer nos sites les plus sensibles afin d’y déposer de vicieux virus. De quoi inciter notre gouvernement à convoquer l’ambassadeur de Russie pour lui signifier notre courroux. Des pratiques diplomatiques un rien désuètes qui doivent faire sourire John Le Pixel.
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Frédéric Roy
Ancien directeur de la rédaction de CB News disposant de beaucoup de temps après avoir longtemps couru derrière. J'écris tous les jours pour mon plaisir et, autant que possible, pour le vôtre.