La Cadillac avale le paysage qui semble sans fin. À l’intérieur, nous sommes quatre, trois garçons et une fille. Nous roulons entre Miami et New York en passant par Nashville Tennessee. Un trajet sans plans ni logique, si ce n’est celle de vivre l’Amérique. Notre vaisseau est un vieux palace roulant de sept mètres de long animé par un énorme moteur V8 à la consommation astronomiques et aux émissions de CO² et autres gaz nocifs tout aussi colossales. Mais nous sommes en 1980 et nul ne s’inquiète d’abîmer la planète en l’asphyxiant pour mieux la réchauffer. L’essence est quasi gratuite, les highways sont infinis et la vie est belle. L’auto recèle de tant de gadgets inconnus des conducteurs de Renault et Peugeot de l’époque qu’il nous faut plusieurs jours pour découvrir la totalité des commandes. Comme ce bouton caché dans la boîte à gants qui ouvre le coffre et que l’un d’entre nous actionna alors que nous roulions sur la voie de gauche. Le seul équipement qui est obsolète est le lecteur de cassettes d’un format oublié qui nous oblige à nous rabattre sur la radio. L’occasion de découvrir la richesse de la bande FM, encore inconnue des petits Français qui devront attendre un an avant d’entendre les « radios libres ». D’une fréquence, d’un comté, d’une ville ou d’un état à l’autre, il semble y avoir tous les genres musicaux pour se gaver les oreilles. Quant à nous, c’est le rock qui nous plaît. Et rien d’autre. Mais il arrive qu’il n’y ait d’autres choix que des robinets à tubes du moment. Et parmi ceux-ci, il y en a deux qui reviennent le plus souvent : « Upside Down » de Diana Ross et « Total Eclipse of the Heart » chanté par Bonnie Tyler. Le premier est un beat entêtant, balancé et dansant. Le second est une bluette à l’exact opposé de mes goûts. Pourtant – et il aurait fallu me torturer pour que je l’avoue à l’époque – ce morceau m’a marqué. Je ne l’ai presque plus jamais entendu depuis, mais la mélodie est imprimée à jamais dans mon jukebox mental. Et lorsque hier je n’ai pu résister à regarder le clip illustrant la nécrologie de son interprète, j’ai soudain compris ce qui me séduisait tant. Pas le casque blond so eighties de Bonnie, mais les harmonies de ce morceau qui sont bien plus complexes et subtiles qu’il n’y paraît. Une sorte de mini Bohemian Rhapsody avant l’heure. Et j’ai soudain imaginé une rencontre posthume entre Miss Tyler et Freddie Mercury, accompagnés par Brian May pour remplacer par ses solos envoûtants les dégoulinants arrangements originaux. La bande-son de mes souvenirs.

Written by
Frédéric Roy
Ancien directeur de la rédaction de CB News disposant de beaucoup de temps après avoir longtemps couru derrière. J'écris tous les jours pour mon plaisir et, autant que possible, pour le vôtre.