Je mange vite, je conduis parfois trop vite, j’écris souvent très vite. Mais je lis lentement. Attention, je ne suis pas en train de vous avouer une déficience cognitive ou un retard à l’allumage des neurones. Aucun souci à ce jour de ce côté. Juste le constat qu’il me faut des semaines, parfois plus d’un mois, pour finir un livre. La durée ne dépend d’ailleurs pas entièrement de la qualité ou de l’appréciation que j’ai de l’ouvrage. Grosse nouvelle ou saga sans fin, plus c’est bon, plus c’est long. Je consomme au rythme d’un chapitre, voire de quelques paragraphes entre lesquels je divague, m’occupe à d’autres loisirs ou tâches. Mon esprit reste dans l’histoire – je lis essentiellement des romans – mais mon corps s’occupe à autre chose. Il m’arrive même d’aggraver mon cas en ralentissant volontairement lorsque je m’aperçois que je n’aurais plus rien à me mettre sous les yeux une fois la dernière page tournée. Il y a cependant quelques auteurs auxquels je ne résiste pas malgré toutes mes précautions. Un peu comme lorsqu’en présence d’un Paris-Brest, mes papilles font taire ma raison. Il en est ainsi de Modiano que j’ai maintes fois évoqué ici. J’ai beau tenter de me raisonner, vouloir prendre mon temps, regarder le plafond, l’écran de ma tablette ou faire la sieste, je ne peux m’empêcher de le dévorer. Le festin est d’autant plus rapide qu’il ne produit rarement beaucoup plus qu’une grosse centaine de pages. Pas de quoi me rassasier mais comme avec les tout petits plats des grands restaurants, l’important n’est pas la quantité mais l’enchantement que procure chaque parcelle de saveur. Il est aussi dans l’avant, l’attente, période dans laquelle je me trouve présentement, ayant découvert par hasard la parution ces jours-ci de « L’éléphant ». Je ne veux rien en savoir par avance et m’interdis de lire critiques et commentaires. Je me contente de me préparer à le suivre dans quelques quartiers oubliés, peuplés de silhouettes fantomatiques et de souvenir confus. Je sais déjà que j’aurais un sentiment d’inachevé, de temps suspendu quand tout sera fini. Mais c’est là que réside le plaisir. Puisse-t-il s’étirer le plus longtemps possible.

Written by
Frédéric Roy
Ancien directeur de la rédaction de CB News disposant de beaucoup de temps après avoir longtemps couru derrière. J'écris tous les jours pour mon plaisir et, autant que possible, pour le vôtre.