Skip to content Skip to sidebar Skip to footer

Question piège

En ce jour d’hommage national à un homme qui fut un grand élu – et aussi un grand battu -, il m’est apparu nécessaire de souligner à quel point ce noble métier est aussi ingrat. Ainsi, alors que depuis des mois cette tête était omniprésente dans mon environnement visuel autant que dans ma boîte aux lettres, je ne l’ai pas reconnue hier, alors que je pénétrais dans la salle de mon restaurant habituel. Je ne suis pourtant pas atteint de prosopagnosie, cet imprononçable trouble neurologique, également appelé « cécité faciale », qui se caractérise par l’incapacité à reconnaître ou à mémoriser correctement un visage. Rien de tel en ce qui me concerne, étant simplement affligé par une incurable distraction. C’est donc celle-ci qui m’a fait passer devant le nouveau maire de ma petite commune sans le calculer alors qu’il était attablé à ma place favorite. D’aucuns pourraient en conclure que c’est là l’explication de mon dédain et que, vexé que l’on m’ait pris ma place, j’ai choisi d’adopter une attitude hautaine et de mépriser l’occupant. Il n’en est rien. D’une part ce n’est pas mon style et de l’autre, le fait est que même après qu’on l’eut identifié pour moi, il m’a semblé que le nouvel édile ne ressemblait pas vraiment au candidat. Bizarrement, il avait l’air plus jeune, plus alerte et un peu moins empâté que sur ses affiches, alors que ce devrait être le contraire. Je ne sais si c’est la conséquence d’un choix délibéré pour rassurer un électorat qui n’est pas de première jeunesse mais force est de constater que cela a fonctionné puisqu’il l’a emporté plus confortablement que prévu. Cependant, ayant terminé mon repas, je me levais pour payer et repassais devant sa table – enfin la mienne – où il s’attardait avec ses convives. Un bref débat intérieur m’a alors agité pour savoir s’il fallait que je lui adresse la parole. Après tout, ce monsieur l’a emporté dans les urnes et j’aurais pu l’en féliciter. Mais nulle formule adaptée ne s’est imposée dans mon esprit embrumé. Quant à le solliciter, je n’avais pas plus d’idées. Je n’allais quand même pas l’entretenir de la pollution canine dont mes semelles furent victimes il y a peu. Ce n’était ni lieu ni le moment pour aborder le sujet des déjections. Qui comme chacun sait sont un piège. À ce que vous savez.