Je n’ai pas posé la question à mon assistant. Connaissant son intelligence artificielle, il m’aurait pourtant renseigné avec son aimable et froide compétence. Mais la réponse ne m’intéresse pas suffisamment pour qu’il soit nécessaire d’attenter à la santé de la planète en consommant de l’électricité. Aussi, je m’en remets à vous : à partir de quand une habitude devient un rituel ? Cette innocente interrogation m’a chatouillé l’esprit hier en même temps que je traversais la Seine pour me rendre à la foire de Chatou. Le voilà enfin le rituel. Mais il n’est pas si ancien. Quelques petites années, deux ou trois au maximum au rythme de deux visites par an, au printemps et à l’automne. Sans pouvoir expliquer pourquoi, celle du début de l’année est la plus plaisante. Question de météo, mais pas seulement. Il y a peut-être une promesse différente, celle de trouver une chose que l’on ne cherche pas mais qui réponde à quelques obscurs désirs. Cependant, avant de flâner le long des allées encombrées d’objets improbables et pour la plupart inaccessibles, le rite précédemment évoqué consiste à emprunter le pont ferroviaire donnant accès à cette Ile des impressionnistes dont les rives rappellent vaguement – et à condition de plisser les yeux – ce qui inspira Jean, Claude, Auguste et les autres. Puis on arrive dans le vif du sujet, l’œil aux aguets. Le jeu consiste à parcourir toutes les allées, à l’exception de celle réservée aux restaurateurs dont les prix rivalisent avec ceux des antiquaires les plus chics, ceux qui sont installés sous une vaste tente protégeant leurs précieux tableaux et autres meubles de prix. Là n’est pas ma came. Je préfère les bacs un peu foutraques, les rayonnages de vieux jouets, pubs émaillées – et rouillées – et autre bric-à-brac. Un fouillis d’où émerge parfois une petite merveille comme ce cuisinier mécanique qui ne rate pas une crêpe et qui désormais exercera son art dans mon salon. La conjoncture autant que les perspectives économiques nous ont cependant incités à la sagesse. Et c’est vaillamment que nous résistâmes aux avances d’un vendeur fort entreprenant dont les très tentants porte-couteaux en argent affichaient un prix exorbitant. C’est donc lestés de quelques précieuses et inutiles babioles que nous retraversâmes le pont de fer sous lequel passent des péniches lourdement chargées de sables et autres matériaux divers. Elles évoluent si lentement qu’on peut les croire aussi immobiles qu’un pétrolier devant le détroit d’Ormuz où se tient une tout autre sorte de foire. Dont le prix est élevé et la durée incertaine.

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Frédéric Roy
Ancien directeur de la rédaction de CB News disposant de beaucoup de temps après avoir longtemps couru derrière. J'écris tous les jours pour mon plaisir et, autant que possible, pour le vôtre.