On m’a volé un rêve. D’accord c’était il y a longtemps mais il m’arrive d’y repenser comme ce matin. Avant de vous écrire, j’ai en effet regardé le lancement de la mission Crew-12 en partance vers l’ISS. L’une des astronautes à son bord est française mais ce n’est pas un accès de nationalisme spatial qui m’a motivé. Juste l’émotion que suscitent le bruit et la lumière de ces décollages nocturnes. Le petit garçon romantique qui est encore en moi (ou l’indécrottable crétin selon le point de vue) est toujours aussi sensible à ce spectacle. Et c’est justement celui-ci qui m’a été dérobé alors que je débutais dans ma carrière de journaliste. Un jour, discutant avec un contact, celui-ci me demanda pourquoi je n’avais pas répondu à son invitation à assister au lancement de la fusée Ariane depuis la base de Kourou. Cette conversation avait lieu des semaines après l’envol de ce lanceur de satellites et je n’avais jamais reçu le courrier m’invitant à un aller-retour en Guyane en Concorde. Nous parlons d’un temps où ce type d’échanges s’effectuait sur papier acheminé par la poste. Or, dans la société pour laquelle je travaillais, un tri était effectué avant que le courrier n’arrive sur nos bureaux et il n’était pas rare que certaines lettres disparaissent à cette occasion. Il se disait que certaines lettres étaient retenues par les dirigeants de l’entreprise. Je n’ai jamais su si c’était la vérité mais j’ai toujours regretté de ne pas avoir pris un avion supersonique pour aller contempler un son et lumière grandiose. Et lorsque je suis finalement allé à Cayenne, bien des années plus tard, c’était par un vol ordinaire pour l’inauguration d’une station de télévision. Ce fut l’occasion de visiter les installations de lancement, mais ce jour-là, nulle fusée n’était en partance pour les étoiles. À la place, j’ai survolé en hélicoptère le bagne où quelques professeurs m’avaient assuré que je finirais. Sombres prédictions qui ne se sont pas concrétisées entre autres, parce que ce lieu infernal est toujours fermé malgré les vœux récurrents de certains politiques passéistes. J’ai appris cependant qu’il se visitait. Le site de la compagnie aérienne locale propose d’ailleurs d’embarquer pour une traversée en catamaran vers l’une des îles qui l’abrite et « profiter de ce cadre enchanteur pour pique-niquer ». Je n’y avais pas songé, mais ça, je ne le regrette pas.

Written by
Frédéric Roy
Ancien directeur de la rédaction de CB News disposant de beaucoup de temps après avoir longtemps couru derrière. J'écris tous les jours pour mon plaisir et, autant que possible, pour le vôtre.