Comment ai-je pu le rater ? Je devais avoir la tête ailleurs mais je ne sais pas où. Il était pourtant particulièrement spectaculaire derrière son masque qui rappelait celui d’Iron Man. C’est ma femme qui l’a aperçu alors qu’il était occupé à ressouder la grille de la clôture de mes voisins. Et c’est elle aussi qui lui a demandé s’il pouvait éventuellement venir voir s’il était possible de réparer une table d’extérieur abîmée par la corrosion. Il a alors levé son casque pour dévoiler une bouille enfantine encadrée d’une tignasse blonde et bouclée, les yeux cachés derrière des lunettes à monture épaisse et aux verres jaunes. S’en est suivi un bref échange au cours duquel nous nous sommes accordés pour qu’il passe un peu plus tard évaluer s’il pouvait effectuer ce petit travail. Pour nous assurer de ne pas nous rater, nous échangeâmes nos 06 et il m’apprit qu’il s’appelait Zéphyr. Un joli nom qu’on dirait sorti d’une histoire pour enfants. Mais l’après-midi se passa sans nouvelles du petit soudeur. Au crépuscule, je lui envoyais un message pour m’enquérir de l’heure de son passage. Il me répondit en s’excusant : il avait complètement oublié et était rentré chez lui. Tant pis me dis-je, ce n’est qu’une occasion manquée de réparer cette table de jardin dont l’une des attaches a cédé il y a des années, rendant l’équilibre de la vaisselle que l’on y pose aussi précaire que la trajectoire d’un ballon de rugby. Et après tout, bien que le printemps soit précoce, nous n’en sommes pas encore à déjeuner dehors me consolais-je. Pourtant, le lendemain matin, un message du jeune homme au nom de vent m’informait qu’il revenait dans le quartier et me proposait de passer une fois son travail terminé. J’acceptais aussitôt. Cependant les heures s’écoulèrent sans que la sonnette ne retentisse. Il avait à nouveau oublié. J’avais trouvé mon maître en matière de distraction. Confus, il me proposa cependant de venir illico, m’assurant qu’il habitait dans les environs. C’est ainsi que je pus assister à ce spectacle assez féerique des étincelles de l’arc illuminer la nuit en même temps qu’elles rassemblaient ma table et son pied. Puis, son œuvre terminée, son labeur payé, cet étrange lutin au masque de fer repartit dans la nuit, tel un personnage de conte à qui il aurait pu prêter son prénom. Le lendemain matin, je suis retourné voir sa réparation. Non pour l’inspecter, j’en suis incapable. Juste pour m’assurer que je n’avais pas rêvé.

Written by
Frédéric Roy
Ancien directeur de la rédaction de CB News disposant de beaucoup de temps après avoir longtemps couru derrière. J'écris tous les jours pour mon plaisir et, autant que possible, pour le vôtre.