Skip to content Skip to sidebar Skip to footer

Futur naïf

Il est tombé si vite que je n’ai pas eu le temps de voir ce que c’était. La seule certitude est qu’il s’agit d’un contenant en verre qui était une fraction de seconde auparavant dans le placard de ma cuisine situé au-dessus de l’évier. Il n’en reste qu’une infinité d’infimes fragments qui rendent l’identification difficile. Il y a des matins comme ça où tout va de travers. C’était le cas aujourd’hui et je préfère glisser sur les chutes de neige qui amplifient cette sensation de léger malaise. Car oui, je trouve que cette année commence sous d’étranges auspices. Il n’est pas question ici de la météo, pour une fois plutôt conforme à la saison, mais de l’ambiance générale de notre monde. De l’équateur au pôle, pas une région ne semble épargnée par l’égoïsme glouton du plus puissant de nos dirigeants. Sans parler de la fringale territoriale de son rival oriental. Pas gai. Ni rassurant quand on voit l’apathie craintive de nos propres représentants face à cette prédation sans limite. Mais ça pourrait être pire. Si si. J’ai ainsi appris que nous étions depuis quelques jours dans l’année de Metropolis, le film de Fritz Lang sorti en 1925 et dont l’intrigue se situe en 2026. Je l’avais découvert en regardant les photos de la ville dans l’encyclopédie du cinéma de la bibliothèque familiale bien avant de le voir, probablement à la cinémathèque de Chaillot. J’étais fasciné par cet enchevêtrement d’autoroutes urbaines traversant de gigantesques immeubles. Je me souviens y avoir repensé lorsque j’ai visité Shanghai sous la neige. Nous y sommes donc dans cet âge de machines tel qu’il a été imaginé il y a un siècle. Avec pas mal d’acuité il faut le reconnaître, puisqu’on y voit des personnages communiquer en visio, des robots qui remplacent les humains, une ville saturée de véhicules et de pollution, le tout régi par un système politique aussi brutal qu’inégalitaire. Pour bâtir la ville de son futur, Lang avait extrapolé le monde qui se construisait sous ses yeux et il faut reconnaître que sa vision était assez juste. Pour autant, je m’inscris en faux contre les apôtres du pessimisme. Au détour de mes furetages numériques, je suis ainsi tombé sur une interview de Fabrice Luchini qui, citant Houellebecq, estimait que « l’avenir serait comme le présent, en pire ». Je ne veux pas croire à cette vision cynique et désabusée. Je persiste à envisager le mieux quand tout va mal. Et, si par quelque improbable hasard, le présent texte tombait sous les yeux d’un être du futur lointain, il se dira peut-être que j’étais un incorrigible naïf optimiste du premier quart du XXIème siècle. Et il aura raison.