Quand j’étais petit, les dinosaures ne paissaient pas dans les champs à l’entour de la caverne familiale. Le roi Louis XIV ne l’était plus, les passants dans la rue marchaient à une vitesse normale et la couleur existait déjà. Mais pas dans les journaux qui étaient tout gris. Même les publicités étaient en noir et blanc. Il y avait ainsi un tout petit format au bas de la Une du Monde qui traînait sur la table du salon. On y voyait le visage d’un homme souriant au crâne assez dégarni, portant de grosses lunettes. Un texte précisait qu’il s’appelait Dale Carnegie. Il a vraiment existé, Wikipédia me le confirme, et il n’a rien à voir avec le célèbre Carnegie Hall de New York, contrairement à ce que je croyais. En revanche il est bien l’auteur de nombreux ouvrages sur le développement personnel dont l’un est intitulé : « Comment parler en public ». Une méthode vantée comme infaillible et propre à changer profondément la vie de ses lecteurs. Ce souvenir, un peu sépia quand même, m’est remonté en découvrant dans ma boîte mail un communiqué annonçant la parution de la nouvelle édition d’« Écrire un discours », décrit comme un « manuel pratique à l’usage de l’élu ou de sa plume ». Je note au passage cette délicate attention à l’usage de la « plume » qui doit pouvoir se faire adresser l’ouvrage sous pli discret. Quant à moi, je n’ai plus trop l’occasion de prendre la parole en public mais je suis tenté de demander un service de presse. Histoire de voir ce que j’ai raté. Car si je devais écrire un tel guide, il serait extrêmement succinct, voire lapidaire puisqu’il se résumerait à un seul conseil : « N’écrivez pas votre discours ». C’est un autre personnage de mon enfance qui m’en a fait prendre conscience. Il s’appelle Daniel Cohn Bendit et après avoir été la star de mai 1968, il fut notamment élu au Parlement européen où ses interventions étaient parmi les plus appréciées – au moins dans la forme- y compris par ses adversaires. Or il affirmait ne jamais les préparer car elles auraient perdu sinon toute spontanéité et par conséquent leur pouvoir de conviction. Une révélation pour moi qui jusque-là, ânonnait péniblement des formules qui sonnaient faux dès lors qu’elles étaient prononcées en public. Mais il est vrai que mes propos n’étaient pas politiques. Nul besoin de respecter les conventions du genre à commencer par la première : parler pour ne rien dire. Pourtant je suis assez doué pour ça. Mais pas dans la bonne langue. De bois.

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Frédéric Roy
Ancien directeur de la rédaction de CB News disposant de beaucoup de temps après avoir longtemps couru derrière. J'écris tous les jours pour mon plaisir et, autant que possible, pour le vôtre.