Il faut reconnaître qu’il avait de l’allure. Oui, le type avait un sourire un peu niais avec ses dents écartées. Mais son costume ! Gris anthracite, parfaitement taillé, il tombait idéalement en suivant les canons géométriques de la mode de l’époque. C’est le premier que j’ai acheté et j’avais une très bonne raison pour cela puisqu’il s’agissait de mon mariage. D’où le sourire. Étant parfaitement novice en la matière, j’avais suivi l’un de mes meilleurs amis dans une boutique des grands boulevards pour un essayage. Tel un enfant sage, je m’étais laissé guider, acceptant toutes les suggestions de mon camarade dont le goût était aussi sûr que le mien était incertain. Le résultat fut à la hauteur de mes attentes, et surtout de l’événement. J’ai d’ailleurs gardé fort longtemps ce vêtement, tout le temps où mon tour de taille me permettait de le remettre dans les rares occasions où il était impérieux d’avoir l’air sérieux. Puis un jour, un collègue esthète et cultivé, m’apprit que la marque de mon bel habit avait été celle des officiers de l’armée allemande et de ses sinistres supplétifs pendant les années noires de notre histoire. J’avais feint de prendre l’information à la légère – après tout je roulais à l’époque en Volkswagen – mais ce détail me chiffonnait. Raison pour laquelle lorsque je me décidais, bien des années plus tard, à renouveler ma tenue de soirée, je me tournais vers une célèbre maison italienne fondée dans les années 70 ce qui l’absout a priori de tout passé problématique. La coupe est plus fluide, la taille est adaptée à mes nouvelles mensurations et ma conscience est légèrement plus apaisée les rares fois où je dois porter aussi beau que possible. C’est sans doute très naïf mais il est certaines tenues qui me semblent lourdes à porter. Ainsi, en me revoyant apprêté de la sorte au détour d’un rangement d’archives, je n’ai pu m’empêcher d’évoquer cette image d’un officier américain dans une rue de Minneapolis, marchant, sanglé dans un long manteau vert dont la coupe martiale était soulignée par des boutons dorés, au milieu de ses sections d’assaut. Mais lui devait être totalement conscient des signes qu’il envoyait en se pavanant de cette manière. Pourvu que cette mode ne (re)prenne pas.

Written by
Frédéric Roy
Ancien directeur de la rédaction de CB News disposant de beaucoup de temps après avoir longtemps couru derrière. J'écris tous les jours pour mon plaisir et, autant que possible, pour le vôtre.