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Après l’éternité

« Je penserai à vous s’il pleut » m’a lancé la fleuriste avant que je ne quitte sa boutique. Ce à quoi je lui ai répondu que c’était gentil mais que je n’étais pas responsable de la météo. Cet échange faisait suite à un autre au cours duquel j’avais imprudemment annoncé à la commerçante que le soleil qui baignait à ce moment la région parisienne n’allait pas tarder à être remplacé par des nuages pluvieux. Propos de circonstances sans grandes conséquences ni profondeur dans un commerce faisant face à un cimetière parisien. Dire que j’étais guilleret sous ce soleil aussi providentiel que provisoire serait exagéré, mais il est vrai que cette lumière donnait un aspect légèrement moins sinistre aux lieux. Je fréquente cet endroit tous les ans à la même date pour y visiter mes parents et il me semble que cet hommage est immanquablement rendu sous un ciel plombé. Au fil du temps, je me suis aperçu que, sans vraiment en être conscient, je suivais un parcours identique. J’emprunte donc les mêmes allées dont les dénominations botaniques et colorées sont en totale contradiction avec l’atmosphère de novembre. Les poiriers ne sont pas en fleurs, pas plus que les pommiers et je préfère ne rien dire des érables pourpres. Les années passant, ce décalage continue à m’interpeller tout comme le nom à la consonance romanesque de ce soldat mort pour la France dont j’aperçois la sépulture décorée des trois couleurs dans le carré militaire. Après avoir rendu mes hommages, je repars par un autre chemin, toujours le même vous l’avez compris, qui me fait passer devant un cénotaphe érigé au milieu d’une place circulaire. Pour ceux de mes lecteurs qui ne le savent pas, il s’agit d’un monument funéraire érigé à la mémoire d’un défunt qui n’est pas enterré sur place. Le bloc rectangulaire noirâtre en question semble honorer tous les présents – et futurs – occupants du lieu dont je ne souhaite pas faire partie. Non que j’aie quelque espoir d’immortalité – après tout, l’éternité c’est long, surtout vers la fin, comme le disait Woody Allen – mais ce paysage est tellement démonstrativement triste que je préférerais ne pas l’infliger à mes éventuels visiteurs. Mais rassurez-vous, en dépit des apparences, il n’est pas encore temps de s’en préoccuper, ainsi que je l’ai déjà évoqué il y a peu. Un peu plus tard dans l’après-midi, alors que je ratissais des feuilles mortes selon un rituel tout aussi immuable, le temps a changé comme prévu. Je ne sais pas si la fleuriste a pensé à moi, mais j’ai pensé à elle. Ainsi qu’à tous ceux que les intempéries ne dérangent plus.