Je suis partagé. Quasiment déchiré. Entre le beau et le bien. Et aussi le mal. Mais coupons de suite toute interprétation hâtive : je ne parle pas du blanc qui nous entoure depuis hier. C’est très beau, nous sommes d’accord, je pourrais vous décrire le paysage féerique qui s’expose à ma fenêtre mais c’est inutile, vous voyez le même. Raison pour laquelle je m’abstiens de publier les sublimes photos que je n’ai pu me retenir de prendre. Ce qui me préoccupe n’est pas non plus le destin de cette actrice que l’on enterre demain et dont les formes, la voix et le bagout ont fait chavirer le monde entier avant qu’elle ne verse du pire côté de l’humanité au nom de la défense des animaux. Celui qui est à l’origine de mon trouble n’est pourtant pas si éloigné, ne serait-ce que parce qu’il portait un surnom féminin. J’ai redécouvert sa vie dans un livre très beau et passionnant qui m’a été offert par ma femme. Il visite en images et en textes le Paris de Louis Ferdinand Destouche, dit Céline. Comme tous les démocrates de gauche ou de droite qui le tiennent pour l’un des plus grands auteurs du XXème siècle, j’ai toujours été avec lui en équilibre instable entre mon admiration pour le « Voyage au bout de la nuit » et ma répulsion pour « Bagatelles pour un massacre ». Mais ce « Céline, d’un Paris l’autre » m’a fait balancer d’un côté. En deux temps. Ou en deux coïncidences. La première est quasi cocasse puisque j’ai découvert qu’à 70 ans d’écart, nous avions tous deux fait nos classes dans le même quartier de cavalerie à Rambouillet, lui dans les cuirassiers, moi dans les chars. Mais la comparaison s’arrête là : il a fait la guerre, j’ai été réformé en temps de paix. Ma deuxième « rencontre » est nettement plus problématique. Ainsi en 1940, alors qu’il était à la recherche d’un emploi, ce charmant garçon n’a pas hésité à dénoncer le médecin chef d’un dispensaire dont il guignait la place au motif que c’était un « étranger juif non naturalisé ». Sa cible était en effet d’origine haïtienne ce qui lui a permis d’en rajouter une couche dont je ne livrerai pas ici les détails tant ils sont répugnants. Je savais le pamphlétaire antisémite, l’écrivain raciste et misogyne, mais détournais les yeux de ces noires facettes au nom de son génie littéraire. Celui-ci est cependant devenu insuffisant face à ce qui n’est que de la veulerie abjecte et sans limite. Sur la couverture on le voit en jeune dandy suffisant. Au dos c’est l’écrivain maudit de Meudon, haï de tous sauf de ses bêtes. Entre les deux, une œuvre parfois grandiose et souvent ignoble. Trop souvent. C’est un juif haïtien qui l’écrit.
« Céline, d’un Paris l’autre » de David Labreure, éditions Parigramme.
