La vraie vie n’est pas un roman, nous le savons tous. Il arrive pourtant que de petits faits s’assemblent pour tricoter des coïncidences qui arrangeraient bien des auteurs. Ainsi, je ne me souviens plus si je vous ai déjà dit que plus jeune j’eus un chat. Probablement car il fut un personnage important de ma vie. Il y est entré alors que j’étais adolescent et j’étais devenu un jeune adulte, au moins en apparence, lorsqu’il en est sorti. C’était un siamois et portait le nom de Bloomberg, ce qui me permettait de prétendre qu’il était le seul juif de son espèce. Il devait cette particularité à mes lectures et à celle des nouvelles de Jerome David Salinger qui chroniquent la vie de la famille Glass dans le New York des années 50. Il s’agit d’une grande fratrie imaginaire dont l’auteur évoque des moments parfois très ordinaires comme cette longue conversation entre un frère et une sœur à laquelle assiste le chat de la famille dont vous avez deviné le nom. Celui-ci n’apparaît qu’une ou deux fois dans le texte mais pour une raison mystérieuse, il m’a troublé et enchanté et je m’étais dit alors que si j’avais un jour un tel félin, il porterait ce nom, ce qui fut fait. Or il se trouve que j’ai repensé à cet animal, au mien et à celui de papier ces derniers jours en lisant « La dernière femme de J.D. Salinger ». C’est une sorte de faux polar écrit par un écrivain italien du nom d’Enrico Deaglio qui revient sur certains épisodes de la vie de l’auteur de « L’attrape-cœurs ». Le moins que l’on puisse dire est que celle-ci est peu commune, entre sa participation à la libération du camp de Dachau, la renommée mondiale que lui a procurée « The Catcher in the Rye », titre original et intraduisible de son seul roman connu, et sa disparition publique alors qu’il était au sommet de la gloire. Tout ceci est très habilement raconté par le biais d’une drôle d’enquête. Je ne vous en dis pas plus, au cas où vous voudriez le découvrir à votre tour. Et c’est ici qu’intervient la simultanéité romanesque évoquée plus haut. Car alors que je me délectais de cet ouvrage, la tectonique des bibliothèques familiales fit ressortir des rayonnages « Franny & Zooey », le recueil de nouvelles dans lequel apparaît Bloomberg. Il s’agit d’une édition fort ancienne que j’ai piqué dans la bibliothèque de mes parents. Après toutes ces années, je l’ai rouverte avec précaution vu son état, et un peu d’appréhension quant à la résistance de son contenu à l’épreuve du temps. À tort. J’ai retrouvé les enfants Glass comme de vieux amis perdus de vue. Avec plaisir et émotion. Bloomberg, ce « gros chat tacheté de gris et châtré », somnole toujours dans ce salon new-yorkais de l’Upper East Side. Et à jamais dans ma mémoire. À côté de son cousin siamois.

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Frédéric Roy
Ancien directeur de la rédaction de CB News disposant de beaucoup de temps après avoir longtemps couru derrière. J'écris tous les jours pour mon plaisir et, autant que possible, pour le vôtre.